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Un art de l'hybridation

Annick Bureaud
Paris, 21 juin 1992

Technologique, électronique : deux adjectifs associés au mot art et sur lesquels il est intéressant de s'attarder :

  • technologique : plus que l'outil ou la technique utilisés, ce mot renvoie à un environnement qui n'est plus "naturel" mais "artificiel", façonné par les activités humaines.
  • électronique : un électron est une particule invisible et véloce.

L'art technologique ou électronique exprime ainsi un univers "artificiel", "invisible" et "véloce". Il révèle non seulement cette visibilité de l'invisible mais plus encore l'invisibilité du visible ou sa déréalisation.

La vue, en perdant son rôle de source principale de connaissance du monde, permet une remontée - non en concurrence mais en complémentarité - des autres sens. Nous redécouvrons que notre corps est un "objet" possédant divers "capteurs".
La technologie contemporaine n'est pas le prolongement d'un sens particulier mais une nouvelle peau à travers laquelle nous sentons, nous respirons, nous touchons, nous vivons. Ce nouveau corps recouvre l'ancien comme une couche de sédiments. Simultanément à une abstraction et une immatérialisation de plus en plus grandes apparaît ainsi la réimplication du corps dans l'expérience que nous avons du "réel".
Ce qui est frappant, dans beaucoup d'oeuvres d'art électronique, est la nécessité de les vivre, de les expérimenter. Pour "voir" l'oeuvre, le corps tout entier doit s'impliquer dans le processus défini par l'artiste. C'est un art de l'Erlebnis, du vécu, du "temps réel".

Les différentes techniques tendent de plus en plus à se combiner entre elles. Chacune constitue un matériau de base, un alphabet dans la création, dans l'émergence d'un méta-langage qui mêle l'humain et ses différents sens, aux machines et leurs différents "sens". Notre "biosphère" devient artificielle et "l'animal humain" dépend d'un réseau planétaire technologique qu'il a construit et qui n'a plus rien à voir avec une Nature pré-existante.

Cette hybridation se traduit dans la nature de l'oeuvre d'art et dans la relation que nous entretenons avec elle. L'oeuvre devient en quelque sorte un medium pour une communication entre les êtres plus qu'un objet en soi. La matérialisation de l'imaginaire de l'artiste par des règles à explorer au travers, éventuellement, d'un objet nous permet un "voyage" dans la structure mentale de l'autre confrontée à notre propre structure mentale, dans un dialogue inter-subjectif non médiatisé par l'objectivation des mots et du langage.

De ces technologies "télé-computationnelles" naît un "individu collectif" qui n'est pas une perte de l'individualisation pas plus que le retour ˆ un collectif indifférencié. L'art technologique, dans le domaine du sensible, nous permet l'apprentissage de cette méta-langue en nous incluant - par delà les rôles sociaux que nous devons jouer - dans une "individualité communautaire".

Avec plus de 2 800 adresses, cette seconde édition de l'IDEA témoigne de la richesse et de la diversité des explorations et expérimentations conduites par les artistes et les centres dans le monde entier.